Comment j'utilise l'IA dans mon travail de designer
L'IA ne m'a pas fait changer de métier. Elle a changé la vitesse à laquelle je l'exerce, à une condition que je n'avais pas anticipée : elle ne fait gagner du temps qu'à ceux qui travaillent déjà avec méthode. Voici comment je fonctionne avec elle, du premier échange à la livraison, et où je m'arrête.

Ce que j'utilise
Deux familles d'outils, pas plus.
Claude et Claude Code. Claude me sert à réfléchir, à synthétiser et à rédiger. Claude Code va plus loin : il agit directement dans mes fichiers, qu'il s'agisse de code ou d'un fichier Figma auquel il est relié. Il crée, modifie, teste et vérifie.
L'IA intégrée à Figma. Je m'en sers pour les tâches qui se passent dans l'outil lui-même, quand ouvrir autre chose serait plus long que de rester sur le canevas.
Je n'empile pas les outils. Chaque outil en plus est un contexte à réexpliquer et une source d'incohérence.
Mon fonctionnement en cinq temps
Que je conçoive des maquettes, un site ou une application, je suis le même déroulé. Il ressemble beaucoup à une méthode produit classique, et ce n'est pas un hasard.
1. Cadrer avant de produire
Je ne commence jamais par « fais-moi ceci ». Je commence par une phase de questions. L'IA explore l'existant, puis m'interroge : quel périmètre, quelles contraintes, que garder, que jeter. Elle propose deux ou trois approches avec leurs compromis, et je choisis.
Cette étape paraît lente. Elle évite le défaut le plus coûteux de l'IA : produire très vite quelque chose de cohérent qui répond à la mauvaise question.
2. Écrire la spécification
Ce qui a été décidé est écrit dans un document : l'objectif, le périmètre, ce qui en est exclu, les règles à respecter, les critères qui diront que le travail est réussi. Je le relis et je le valide avant toute réalisation.
Ce document a deux lecteurs. Moi, qui vérifie que nous parlons de la même chose. Et l'IA, qui s'y réfère pendant toute la suite. Une conversation s'oublie. Un document reste.
3. Découper en plan
La spécification est ensuite découpée en tâches courtes, chacune avec son résultat attendu et son contrôle. Une tâche doit pouvoir être validée ou refusée seule.
C'est ce découpage qui rend le travail pilotable. Je ne reçois pas un résultat final à prendre ou à laisser. Je reçois une série de petites livraisons que je peux corriger une par une.
4. Exécuter par étapes validées
L'exécution avance de point de contrôle en point de contrôle. À chaque étape importante, le travail s'arrête, l'IA me montre ce qui a été fait, et j'approuve ou je corrige avant qu'elle ne continue.
J'ai une règle que j'applique partout : on valide une première pièce avant d'en décliner dix. Une première page avant les autres. Un premier composant avant la bibliothèque. Une correction faite tôt coûte quelques minutes. La même correction faite à la fin oblige à tout reprendre.
5. Vérifier par des contrôles, pas par la confiance
Rien n'est considéré comme terminé parce que l'IA l'affirme. Chaque projet a ses contrôles automatiques, adaptés à sa nature :
- sur du code, des tests qui s'exécutent à chaque modification ;
- sur un site, des seuils de performance et d'accessibilité à tenir ;
- sur un fichier de design, un audit qui compte les couleurs saisies à la main, les textes sans style et les calques mal nommés.
Un contrôle automatique a une qualité que la relecture n'a pas : il ne se fatigue pas et il ne fait pas d'exception.
Des règles écrites, dans chaque projet
Chacun de mes projets contient un fichier de contexte que l'IA lit avant de travailler. J'y écris ce qui ne doit pas être rediscuté :
- les décisions structurantes, avec leur raison. Pas seulement « on fait ainsi », mais « on fait ainsi parce que » ;
- les contraintes : les échelles d'espacement et de typographie autorisées, les seuils à respecter, ce qui est interdit ;
- les conventions : la langue des noms, le vocabulaire à employer, l'emplacement de la documentation.
Une préférence que je garde en tête sera ignorée. Une règle écrite peut être appliquée et vérifiée. Tout l'enjeu est de faire passer le plus de choses possible de la première catégorie à la seconde.
J'ajoute un principe qui compte beaucoup pour moi : rien n'est déduit en silence. Une couleur, une typographie, un effet, un choix de structure : ce sont des questions à me poser, pas des décisions à prendre à ma place. L'IA qui comble un manque d'information le comble avec quelque chose de plausible, donc souvent faux.
Transformer ma méthode en outil
C'est l'étape qui a le plus changé ma façon de travailler. Quand une méthode fonctionne, je ne la réexplique pas à chaque projet : je l'écris une fois, sous une forme que l'IA peut charger et suivre.
J'ai ainsi formalisé ma façon de concevoir dans Figma : les questions à poser avant de commencer, l'ordre des phases, les règles non négociables, les points de validation, les contrôles à passer avant chaque étape. J'y ai même listé les raccourcis tentants qu'il faut savoir reconnaître, comme « je validerai tout à la fin » ou « j'ajoute une couleur, ce sera plus riche ».
Ce travail a deux effets. Le premier est évident : la qualité devient répétable. Le second l'est moins : écrire sa méthode oblige à la clarifier. Des règles que je croyais claires ne l'étaient pas tant que je ne les avais pas formulées.
Chaque erreur rencontrée en situation réelle y est ajoutée : le symptôme, la cause, le remède. La méthode s'améliore à chaque projet au lieu de repartir de zéro.
Ce que je lui confie
Dans ce cadre, l'IA intervient à quatre moments.
La recherche et la synthèse. Dégager les thèmes d'une série d'entretiens, structurer un benchmark, dresser la carte d'un sujet que je connais mal. Elle me dit où regarder. Elle ne me dit pas ce qui est important.
Le design system et les fichiers. Poser les variables, construire les composants avec leurs états, renommer, auditer, appliquer un changement dans tout un fichier. Ce sont des tâches longues et répétitives, exactement celles où un humain finit par faire des exceptions.
Le passage du design au code. Un fichier construit en variables et en composants décrit déjà le code à écrire. L'IA lit cette structure et la traduit. Je n'apporte plus aux développeurs une image à interpréter, mais une base qui fonctionne et dont on peut discuter.
La rédaction. Textes d'interface, contenus, spécifications, documentation. Je fournis les faits, elle propose la forme.
Pourquoi l'IA récompense la rigueur
Voici ce que j'ai compris en travaillant ainsi : l'IA amplifie la méthode qu'on lui donne. Avec une méthode claire, elle fait gagner énormément de temps. Sans méthode, elle produit du désordre plus vite qu'un humain.
Un fichier propre, des règles écrites, un travail découpé, des contrôles automatiques : ce sont exactement les habitudes d'un bon travail de conception sans IA. Elle ne les a pas inventées. Elle les a rendues rentables, et elle fait payer leur absence beaucoup plus cher.
C'est aussi pour cela que ma double casquette de designer et de product manager me sert ici. Cadrer un besoin, écrire une spécification, découper, prioriser, recetter : c'est le quotidien d'un product manager. Travailler avec une IA, c'est diriger un projet.
Les trois limites que je garde en tête
Il faut tout relire. L'IA se trompe avec aplomb. Elle annonce qu'une tâche est terminée alors qu'un détail manque, ou présente une supposition comme un fait. Je vérifie sur pièces : un test, un audit, une capture. Jamais sur sa seule parole.
Elle ne connaît pas l'utilisateur. Elle n'a pas assisté aux entretiens, elle ne connaît ni le terrain ni les contraintes du métier. Elle peut m'aider à organiser ce que j'ai appris. Elle ne peut pas l'apprendre à ma place.
Elle uniformise. Livrée à elle-même, elle produit la moyenne de ce qu'elle a vu : des interfaces correctes et interchangeables. La direction artistique et le parti pris restent des décisions humaines.
Ce que je ne délègue pas
- Le choix du problème à résoudre. Savoir ce qui compte pour ce client et ces utilisateurs reste mon travail.
- Les arbitrages. Entre deux options valables, c'est moi qui tranche, et j'en porte la responsabilité.
- La direction artistique. Elle exécute un parti pris. Elle ne le choisit pas.
- La relation. Un entretien, un atelier, un désaccord avec un client : rien de tout cela ne se délègue.
- La validation finale. Rien ne part sans que je l'aie regardé.
Par où commencer
Si vous voulez intégrer l'IA à votre pratique, je vous conseille cet ordre :
- Écrivez vos règles. Cinq ou six phrases suffisent : ce qui est obligatoire, ce qui est interdit, et pourquoi.
- Demandez-lui des questions avant des réponses. Laissez-la cadrer le besoin avec vous avant de produire quoi que ce soit.
- Faites écrire ce qui a été décidé. Puis relisez-le avant de lancer la réalisation.
- Avancez par petites étapes validées. Une première pièce, puis les suivantes.
- Mettez en place un contrôle automatique. Même simple. C'est lui qui vous dira la vérité.
- Consignez ce qui a mal tourné. La prochaine fois, la règle existera déjà.
L'IA ne remplace pas la méthode. Elle fait payer son absence plus cher, et sa présence plus vite.

